mardi 30 octobre 2012

Sidéral arpenteur



J'ai enfourché un endormeur (1) 

pour m'en aller mesurer 

l'angle du monde : 

c'était un angle grave.

 


(1) Espèce de demi-cercle en bois ou en plastique servant à mesurer ou à rapporter les angles (d'après la petite L, 10 ans).
Exemple : quand je joue avec mon chien, et que je lui dis "rapporte !", il ne rapporte jamais que les angles aigus. Ce chien est terriblement obtus : ça m'assomme !
 
Dis maman, est-ce que grave ça prend un accent circonflexe ?
Et est -ce que c'est une faute aiguë ?

Pour parvenir à la lumière, il faut passer par les nuages / Yves Saint Laurent

jeudi 11 octobre 2012

AVRIL 2012/ Brigitte et Jean-Pierre

Ce et ceux que le vent emporte

Ce matin, devant ma porte, une lettre manuscrite, chiffonnée, mêlée aux feuilles mortes me fait signe.

Quelle étrange impulsion m'a prise ? Je ne sais. Je l'ai ramassée et mise dans ma poche.


Ce soir, je la retrouve, la déplie et la lis. La graphie en est tremblotante et incertaine, elle est datée du 7 décembre 2006. La voici :


Cher Marcel,
Nous avons bien reçu ta gentille lettre avec très grand plaisir, car moi aussi je pense souvent à toi et j'ai très souvent la nostalgie des bons moments que nous avons passés ensemble. Hé oui, même à 84 ans pour moi et un peu plus pour toi, nous avons encore un petit peu de jeunesse !
Enfin, comme tu le dis dans ta lettre, il ne faut pas se plaindre car on avait tellement de malheureuses, que tout compte fait, hé bien plus ou moins, tout le monde a sa part.
Quand je pense à la Lozère, je pense aux écrevisses, quand on y allait le soir, vers les années 70, je surveillais pour le cas où il y aurait un garde pêche dans les parages, et toi tu faisais ta pêche, et Louisa qui cuisinait ça de façon magistrale, quel régal !
J'espère, toutefois, que Serge pourrait t'emmener nous voir un de ces jours, mais je suis bien placé pour savoir que, il vient un moment où on ne sait plus comment faire pour bien faire.
Quant à toi, Marcel, je pense comme toi que, si quelquefois, on s'engueulait un peu, au contraire, ça voulait dire que nous étions de vrais copains, sans gêne l'un envers l'autre, d'ailleurs moi aussi je te considère comme un frère.
Et moi aussi, j'ai pour toi, toute la considération, l'estime et l'affection que tu mérites.
Mon cher Marcel, en attendant de te voir, lorsque Serge sera décidé, car moi, je n'ai pour le moment pas de problème pour conduire, mais je n'ai pas trop confiance en la bagnole, et toutes les sorties que je fais c'est pour aller aux commissions, à moins que Martine ou Régine mais elles ne viennent pas souvent, puissent nous emmener un jour
En espérant, et en attendant, nous t'embrassons tous deux bien affectueusement
Ainsi que Serge, Brigitte et toute ta famille.
Bien affectueusement
Bruno


dimanche 29 juillet 2012

Ô je me souviens

Je me souviens...

Ma grand-mère avait ressorti son dentier du manteau de la cheminée où elle planquait ses hétéroclites friandises. Depuis quelques années elle ne le portait plus, au prétexte que les arêtes de poissons et les carapaces de crustacés  s'y coinçaient. Ça lui faisait une drôle de tronche, joues et lèvres rentrées jusqu’à la garde dans leur coquille.
Tapis entre les incisives et les deux rangées de molaires de la prothèse, trônaient une dizaine de bagues dignes de Farah Diba, quatre ou cinq tours de perles fines, des pendants d'oreilles assortis aux bagues, tous de pierres précieuses (émeraudes, rubis de première qualité, diamants), ainsi que quelques bracelets ad hoc. S'ajoutait à ce butin, une cinquantaine de Napoléon que, de temps à autre, elle exhibait non sans nous avoir expressément convoqués pour le seul plaisir mauvais de nous faire pâlir d'envie. Puis, lentement, elle rangeait ces objets de toutes nos convoitises avec une volupté ostentatoire, l'un après l'autre, dans leurs escarcelles de soie rebrodée, l'une pour les joyaux, l'autre pour les pièces d'or.

Oui, nous étions le 8 mai 1981, l’avant-veille de la Révolution donc, et ma grand-mère avait une pétoche d’enfer : la cure d’Ultra levure et de Lactéol n’y faisait rien. En outre, claquer des dents sans ses dents ne va pas sans douleurs, raison de l'exhumation du dentier.

Je me souviens. Elle avait donc de nouveau chaussé son appareil, retrouvant derechef ce sourire mi-figue qui avait fait sa réputation. Elle s’était parée de tous les bijoux possibles, et avait attaché au moyen d’un mini-cadenas, les deux escarcelles à une ceinture qu’elle portait sous ses jupes, ras de la peau.
"Et ça, ça fera l'affaire pour tout recouvrir !" s'était-elle exclamée en saisissant une vaste cape de pluie en plastique.
Je me souviens. Elle avait sorti de derrière sa bibliothèque ses vêtements les plus précieux. Les tenues légères, les petits accessoires en croco et python, elle les avait entassés dans 6 énormes valises Vuitton. Tandis qu’une formidable cantine de l’armée abriterait quelques œuvres d’art de grande valeur sorties d’une réserve spécialement aménagée pour leur conservation dans les caves.

Mais le renard argenté, la zibeline et le vison de Sibérie, elle y avait foutu le feu au fond du parc, juste derrière la chapelle. Puis, tandis que s’élevaient la fumée et la puanteur de la peau brûlée, elle avait entrepris, en nuisette, une danse barbare autour du brasier en psalmodiant d’une voix sonore et caverneuse : « les-bolcheviks- ne-m’auront-pas ! les-bolcheviks- ne-m’auront-pas ! »

Quelques jours plus tard – c’était le jour de la pantomime de la rose au Panthéon - le 21 mai, je me souviens - elle perdit définitivement la raison et la parole. 
Et le 25 décembre de la même année, c’est une pneumonie foudroyante qui l’emporta.
Depuis, bien que n’aimant pas cette veille salope dont j’ai fini par hériter, je déteste les socialistes qui ont quand même mangé ma grand-mère.
Signé : Le petit chaperon rouge - 
10 mai 2011/ Sujet forum Libération : Vos peurs - arrivée de la gôche en 1981.

samedi 31 mars 2012

EXTRAIT DE "JOURNAL"/2000
13 novembre 2000   (Journal)  
 Tout tombe
Tout tombe. Tout finit par tomber. Un jour ou l'autre, c'est ce qui arrive. La pluie tombe, les seins tombent, les feuilles elles-mêmes, pourtant si gracieuses tout au long de l'été. En ronde monotone et en tourbillonnant, certes.
N'empêche, tout tombe. Les seins tombent. C'est ce moment-là que l'on choisit généralement pour tomber amoureuse, pour être tombée pour le dire autrement... Et ça, c'est bien embêtant.
Mais passons ! Car ce n'est pas tout. Le papier peint se décolle des murs et tombe. Les miettes grisettes des volets tombent, que les intempéries ont minées. Les hottes aspirantes s'y mettent aussi, se précipitant - se ruant - sans crier gare vers la table de cuisson, juste un peu en dessous, pour une étreinte aussi fracassante que fatale. Table de cuisson qui, probablement, est la seule à ne pas se montrer stupéfaite, saisie. C'est normal au fond : la hotte aspirante aspirait au sol irrésistiblement, elle aussi : une envie comme ça, on la prend de tout son poids sans réfléchir, on s'incline, point. La hotte, c'est, au demeurant, son droit le plus strict, comme à tout le monde, comme à toute chose : ne dit-on pas "en ce bas monde"... Et ce monde-là, la hotte y aspire… le prend au pied de la lettre. Qui donc pourrait lui en tenir rigueur ? Sa quête première - et ultime - est là, pas ailleurs, n’en déplaise aux grands airs quelle se donne...
Dès lors, seul le "demeurant", d'ailleurs, tombe dans l'effroi. Mesurant, abasourdi mais derechef, le chapelet d'atrocités auquel il a échappé. Alors, il s'en va consulter le chaman aux yeux bleus. Pour qu'il lui lève le mauvais œil, celui qui regarde vers le bas, celui qui, depuis la tombe regardait son frère, celui qui toujours toise, et enfonce. Peine perdue. Car, chaman ou pas, tout tombe, tout : les feuilles, les seins, les hottes aspirantes, etc. Ainsi de suite dans la grande ronde à peine étourdissante des chutes. Toujours : les grives et palombes sous le plomb du chasseur. Jadis : les poilus de quatorze sous le feu du teuton. Et un jour, dans longtemps peut-être mais très sûrement, moi-même qui vous aime tant. Tout choit. Absolument tout. On n'a pas le choix.
C'est l'entropie galopante, la gravitation gravissime, la grande digestion maligne : d'où que l'on se tourne, l'affaire est sans remède. Que faire dès lors ? Lever nos yeux éperdus vers le sourire de l'ange, pardi ! Voilà tout ce que nous pouvons. Et encore... À condition de n'être pas trop regardant sur le motif du sourire : l'ange se gausse-t-il ? Ou bien est-il bouffi de compassion ? Pétri de tendresse ? On peut toujours s'interroger. À l'infini. Mieux vaut sans doute, bien sûr, parier sur la tendresse...
Mais pendant ce temps, certitude certaine, irrémédiablement, les seins tombent. Et, très lentement, aussi, les grands glaciers qui, eux, fondent, fondent et fondent, dans une impulsion aussi têtue qu'innocente, dans une extase un peu niaise, à vrai dire.
Succomber* : il n'y a que ça à faire !*Voir ce mot in : Dictionnaire Historique de la Langue Française

dimanche 12 février 2012